Crise politique en Haïti
La politique n’est jamais un simple exercice juridique. Elle est, avant tout, une affaire de rapport de force. L’actualité politique haïtienne autour du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et du Premier Ministre en est une illustration éclatante, presque brutale, tant elle met à nu les contradictions entre la légalité institutionnelle, la légitimité politique et l’influence déterminante des acteurs internationaux.
L’accord politique, fruit de négociations internes et externes, qui a donné naissance au Conseil Présidentiel de Transition, confère explicitement au CPT la compétence de nommer et de révoquer le Premier Ministre. C’est sur cette base que le CPT a procédé à la révocation de l'ancien Premier Ministre Garry Conille, avant de nommer Alix Didier Fils-Aimé à la tête du gouvernement. À ce moment-là, aucune voix significative ne s’est élevée pour contester cette décision. Ni les forces politiques internes, ni la société civile, ni surtout la communauté internationale n’y ont trouvé à redire.
Pourtant, le même mécanisme institutionnel devient soudainement problématique. Le Conseil Présidentiel de Transition adopte, en collège, une résolution visant à révoquer le Premier Ministre Fil-Aimé.
En effet, bien que la résolution ait été formellement adoptée, elle se heurte à un obstacle décisif : le refus du Président du CPT, le Conseiller-Président Laurent St-Cyr, de transmettre le texte pour sa publication au Moniteur. Or, dans le système juridique haïtien, la publication au Moniteur constitue une condition essentielle à l’entrée en vigueur de tout acte normatif. Sans cette publication, la résolution reste un texte mort, sans force obligatoire.
Ce blocage n’est pas anodin. Il traduit une réalité politique plus large : le rapport de force ne joue pas en faveur du Conseil Présidentiel de Transition. Contrairement à la situation ayant entouré la révocation de l’ancien Premier ministre, la tentative actuelle se heurte à l’opposition tacite — voire explicite — de la communauté internationale. Les États-Unis, en particulier, apparaissent comme un acteur clé soutenant le maintien du Premier Ministre Fils-Aimé en fonction. Ce soutien suffit à neutraliser une décision pourtant prise par l’organe théoriquement compétent.
Nous sommes ainsi confrontés à une contradiction fondamentale : un organe doté de la compétence juridique de révoquer se trouve, dans les faits, incapable d’exercer pleinement cette compétence. La légalité formelle cède le pas à la légitimité politique, elle-même façonnée par des rapports de force externes. Cette situation pose une question centrale : qui gouverne réellement Haïti aujourd’hui ? Les institutions nationales ou les puissances étrangères qui arbitrent, en dernière instance, la stabilité politique du pays ?
Ce qui se joue dépasse largement le CPT. Il s’agit d’une crise profonde de la souveraineté nationale. Le fait qu’une résolution adoptée par une instance issue d’un accord politique national puisse être rendue inapplicable en raison de pressions internationales est révélateur d’un État dépendant et sous tutelle de fait.
Cette réalité est d’autant plus douloureuse qu’elle contraste violemment avec l’histoire du peuple haïtien. Haïti est le premier pays noir à avoir osé affronter l’ordre esclavagiste mondial, à vaincre les plus grandes puissances coloniales de son époque et à proclamer son indépendance. Le peuple haïtien a payé cette audace au prix du sang, de l’isolement international et d’une dette historique injuste. Dessalines, Christophe, Capois-La-Mort et tant d’autres ont incarné une volonté farouche de liberté et de souveraineté.
Aujourd’hui, pourtant, ce même peuple semble dépossédé de sa capacité à décider de son propre destin. Les grandes orientations politiques, les nominations stratégiques et même la survie institutionnelle des gouvernants paraissent dépendre davantage de l’approbation internationale que de la volonté nationale. Cette situation constitue une rupture symbolique et politique avec l’héritage historique de la Révolution haïtienne.
Il ne s’agit pas ici de nier la complexité du contexte actuel, ni les défis sécuritaires, économiques et institutionnels auxquels le pays est confronté. Mais aucune urgence, aussi grave soit-elle, ne saurait justifier l’effacement progressif de la souveraineté nationale. Un État qui ne peut ni appliquer ses propres décisions ni contrôler ses institutions fondamentales cesse, de fait, d’être pleinement souverain.
La crise entre le Conseil Présidentiel de Transition et le Premier Ministre Alix Didier Fils-Aimé révèle ainsi une vérité inconfortable : en Haïti, la politique se joue moins dans les textes que dans les rapports de force, moins dans les institutions que dans les coulisses diplomatiques. Tant que cette réalité ne sera pas frontalement interrogée et corrigée, les transitions se succéderont sans jamais conduire à une véritable refondation de l’État.
C’est là le drame contemporain d’un peuple courageux, héritier d’une histoire glorieuse, mais empêché de tenir son destin entre ses propres mains.
Auteur : Inconnu
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